bonjour à tous,
je m'immisce pour le coup dans cette conversation - j'arrive certes un peu après la bataille, mais même si ce topic est un combat de pures subjectivités assumées, je ne peux pas m'empêcher de réagir suite à certaines remarques qui à mon sens, malgré les précautions oratoires et les éventuelles réserves qu'elles contiennent, ne peuvent pas passer. je précise qu'il ne s'agit là ni d'une leçon de bon goût (voire de morale) ni d'une tentative de rétablissement d'un
politiquement correct perdu. vous observerez d'ailleurs le manque de structure de mon message, que j'envoie un peu au hasard, sans espérer relancer ce débat.
certains propos tenus ici sur l'oeuvre de nan goldin semblent l'avoir été en méconnaissance flamboyante de cause (généralisations ineptes sur son travail), ou bien s'être focalisés sur l'objet de son travail (les marginaux, puisqu'il semble que c'est ainsi qu'il convient de les appeler, dans le contexte de ce topic...). je comprends parfaitement que "des goûts et des couleurs" ils soit inutile de discuter, mais certaines des réflexions ici écrites ressemblent davantage à des jugements péremptoires qu'à de simples opinions.
je n'ai pas l'intention de "convertir" les détracteurs de nan goldin, mais de revenir sur quelques remarques qui me semblent vraiment problématiques...
avant toute chose, je pense que parler d'un travail artistique, en particulier visuel, nécessite une monstration sans laquelle tous les abus sont permis. - monstration qui doit préciser les dates des créations afin de les situer dans une historicité permettant d'évaluer l'oeuvre dans son évolution. je me place ainsi aux côtés d'aifol sur ce point, qui réclame une photo du fameux
homme en slip avec sa bière (qui existe probablement mais ne me rappelle rien non plus). très peu d'oeuvres artistiques peuvent être jugées "en général" (ce qui a pourtant été le cas ici, cf "dire le mal que je pense du travail de Nan Goldin" / "je déteste Nan Goldin"). je me demande quelle pertinence j'aurais à dire, par exemple, que "je déteste picasso parce que je suis allergique au bleu".
aussi pourrais-je prendre des heures pour démontrer, preuves à l'appui, que les images de nan goldin sont très rarement "floues" (aifol a posté 10 photos prises au hasard sur internet, sur lesquelles 8 sont absolument nettes...), encore plus rarement "blafardes" (j'en viens à me demander si le terme a été employé en connaissance de sa signification, ouvrez le livre "le terrain de jeu du diable" et ses 500 pages de photographies absolument jamais "blafardes", plutôt l'inverse radical), mais je vais m'abstenir pour ces raisons de temps.
pour ce qui est des sujets photographiés et abordés par nan goldin, difficile de répondre aux remarques qui ont ici été écrites. j'ai la vague sensation que les plus vives d'entre elles ont été faites sur fond d'homophobie ou de marginalophobie latente (
je vois pas l'intéret de prendre en photo des homos qui baisent ensemble). je comprends que l'on puisse ne pas aimer ce travail pour telle ou telle raison, mais je ne comprends pas le déni total de l'intérêt de ses images.
"oui, l'intimité, oui, oui, et puis après ?" : l'intimité n'est pas le sujet du travail de goldin, c'est son moyen d'aborder son sujet. chaque photographe aborde ses sujets de prédilection de la manière qui lui convient le mieux (robert frank a été payé par l'Etat pour photographier "les américains", gus vant sant se fait l'ami de jeunes adolescents issus de certains milieux pour comprendre leur quotidien et le documenter tout en le romançant, mickael ackerman se laisse aller au hasard de la rencontre dans les rues de varsovie, new york, paris, son appareil toujours à portée de main ; la liste est interminable). nan goldin a choisi l'intimité (seuls ses amis proches sont photographiés) pour s'exprimer. en racontant sa vie en images, avec sincérité et respect, c'est tout un milieu et une époque qu'elle documente, en y apportant une touche qui propulse son travail au-delà du pur documentaire et l'insère véritablement dans le champ de l'art (pour les raisons de cohérence esthétique dont nous ne discuterons donc pas ici). quel est ce sujet, donc, et en quoi est-il digne d'intérêt ?
je parle des sujets qu'elle a traités jusqu'au début des années 2000, en faisant abstractions de ses paysages et de son travail récent sur sa soeur, qui ne s'inscrivent pas exactement dans le même mouvement.
la première partie de son oeuvre (début des années 80 - milieu des années 90) mettait principalement en scène des individus à la marge de la société, de par leur orientation ou identité sexuelle (homosexuel-le-s, travesti-e-s et transsexuel-le-s) et leurs addictions (à la drogue, au sexe, voire à la violence). des individus qu'aucun(e) autre n'a représenté, décrits, montrés à l'époque ; une population invisible, en quelque sorte. une population qui dérange, qui répugne, qui fait peur, et que nan goldin a photographiée sans aucun a-priori, avec énormément de tendresse et jamais de pitié ou de mépris. on trouve là quelques liens avec Araki avec lequel elle a d'ailleurs fait un livre, comme quoi... pour moi, dire que l'on "déteste" nan goldin signifie "détester" l'intégralité de son travail (fond+forme). je peux comprendre que la forme ne plaise pas, mais dire que l'on "déteste" le fond est pour moi extrêmement problématique.
la suite de son oeuvre, bien plus désenchantée, documente cette même population ravagée par le sida. sont-ils nombreux, les photographes qui ont travaillé sur ce sujet (du moins, dans les usa des 90's) avec autant de courage et d'authenticité ? je n'en n'ai pas l'impression, et à ce titre certaines des images de goldin issues de cette période sont pour moi les plus importantes de la fin du XXème siècle, tout autant par leur intérêt documentaire qu'artistique. je ne peux pas croire quelqu'un me disant que cette image (désolée pour la qualité) :

ne suscite chez lui/elle aucune émotion.
alors c'est vrai, si l'on cherche chez nan goldin des "émotions plaisantes", on risque de chercher longtemps. personnellement j'en ressens (beaucoup de tendresse et sans doute un peu un effet miroir), mais il est vrai qu'en regardant cette population avec un regard extérieur, on doit sans doute ressentir la même chose qu'en la considérant en-dehors des images de nan goldin. les "homos qui baisent" (petit_loco...) de goldin ne sont pas plus "plaisants" que "les homos qui baisent" de la réalité, parce que nan goldin ne montre rien de moins ni de plus que la réalité. elle la montre différemment.
et si d'aucuns se targuent encore de qualifier cela de "branchouille" (je vous assure que les "homos qui baisent" à trifouillis-les-oies en dordogne n'ont rien de branchouille), c'est sans doute parce qu'ils assimilent l'esthétique (révolutionnaire) introduite par nan goldin en photographie dès le début des 80's avec celle reprise par ses "suiveurs"
heroin-chic dans le monde de la photo de mode (ID, The Face etc), qui n'a effectivement plus rien d'authentique ou de bouleversant. il faut apprendre à faire la part des choses.
pour terminer sur le débat de fond, je présente d'avance mes excuses à chloé (ce n'est pas contre toi mais contre quelques unes de tes lignes), mais je pense qu'en 2006, et sans doute depuis plusieurs siècles, il est difficile de laisser passer des remarques comme celle-ci :
le travail de l'artiste, qui, à mon sens, doit savoir créer de la beauté ou, au pire, un sentiment quelconque (malaise, intrigue, extase, qu'importe). partir du principe que l'art doit être générateur de beauté est profondément inadmissible, puisque comme tu le soulignes chloé (et avant toi platon, kant, heidegger...)
personne n'a jamais réussi à démontrer la Beauté Objective, ou simplement à la définir. pour cela, taper "qu'est ce que le beau" sur google et se délecter des discussions des madames michu et autres élèves de terminale L. les gens que tu as croisé au musée et qui criaient "au génie" (encore faudrait-il discuter, après kant, sur la signification de ce terme dont je ne suis pas sûre que l'on puisse l'employer à bon escient dans le cas de goldin) se référaient sans doute à la cohérence entre le fond et la forme, ils voulaient peut-être dire "ma parole, c'est fou comme sa manière de photographier est en adéquation avec ce dont elle parle", ou que sais-je. et si je puis me permettre, si pour toi les images de goldin ne "créent [pas] de la beauté", elle semblent "créer au moins un sentiment quelconque", à savoir la haine (ou je ne sais quel substantif associé au fait de... "détester"

)
toutes mes excuses pour la confusion de ce message, si certains souhaitent discuter "esthétique" à propos de goldin, ce que j'ai évité de faire ici, je me tiens à leur disposition.
d